Arbitrages explosifs, vers un casse-tête aux législatives pour « En Marche »

25 mars 2017

Le Monde

En marche ! vers un casse-tête aux législatives

Les arbitrages s’annoncent douloureux et la situation potentiellement explosive pour le mouvement de Macron

Cachez ces législatives que je ne saurais voir. Les yeux rivés sur l’élection présidentielle, Emmanuel Macron n’entend pas que sa campagne soit perturbée par la préparation du scrutin qui suivra cette échéance. Porté par une dynamique qui lui permet d’engranger une flopée de ralliements – le  dernier en date, l’ex-ministre Frédéric Cuvillier, a annoncé son ralliement dans Le Parisien le 24  mars  – –, le leader d’En marche ! compte avant tout… sur lui-même : une image et des mots savamment dosés depuis des mois, pour coller au mieux à un scrutin ultra-personnalisé. La suite –  » une majorité cohérente « , espère-t-il – découlerait naturellement, par effet d’entraînement, de son éventuelle accession à l’Elysée.

Même dans cette hypothèse, l’affaire ne sera évidemment pas gagnée. Loin s’en faut. M.  Macron ne l’a pas simplifiée en s’engageant à ce que les investitures qui seront délivrées respectent une double parité : autant d’hommes que de femmes, et de représentants de la société civile que d’élus.

Si l’on y ajoute le subtil dosage qui devra refléter le positionnement  » et de droite et de gauche «  – et du centre – que revendique M.  Macron, le cahier des charges est un casse-tête pour la commission d’investiture présidée par l’ex-UMP Jean-Paul Delevoye.

Alors qu’une centaine de noms devait être rendue publique avant la fin mars, M.  Macron s’est résolu à différer de plusieurs semaines toute annonce en la matière. A charge désormais pour les cadres de son mouvement de calmer les esprits :  » Personne ne peut se prévaloir d’une investiture En marche ! pour les législatives « , prévient l’un des porte-parole du mouvement, Arnaud Leroy, député socialiste des Français de l’étranger.

 » Nous y sommes très attentifs, ajoute-t-il. Dès qu’on nous rapporte que quelqu’un se dit candidat d’En marche !, monte une page Facebook ou autre, on lui envoie une lettre pour lui demander d’arrêter. Les gens peuvent se dire candidats à l’investiture mais rien d’autre. Les investitures sont gérées au niveau national, pas au niveau local, c’est Paris qui décide. Par ailleurs, il faut garder les gens mobilisés pour la présidentielle, chaque élection en son temps. « 

Ces rappels à l’ordre ne seront pas superflus, tant ces  » gens  » sont nombreux et leur appétit aiguisé. Partout en France, des apprentis candidats piaffent d’impatience, des élus manœuvrent pour prendre la vague. Les ambitions s’affrontent, annonciatrices, parfois, de situations potentiellement explosives et d’arbitrages douloureux.

Anciens  » camarades « 

Dans le Nord, les anciens élus ne semblent pas se presser pour récupérer une investiture En marche !. Christophe Itier, référent départemental du mouvement de M. Macron, en profite pour faire monter de jeunes pousses.

Lui-même a de bonnes chances d’être investi dans l’ancienne circonscription lilloise de Pierre Mauroy. Ce rocardien de 48  ans, qui fut directeur de campagne du socialiste Pierre de Saintignon aux régionales, y affronterait alors son ancienne famille politique, représentée par l’ex-ministre François Lamy. Avec la ferme intention de  » planter le drapeau du mouvement En marche ! « . Ces batailles entre anciens  » camarades  » seront monnaie courante. Mais d’autres situations promettent d’être (encore) plus compliquées.

A Besançon, où les macronistes sont divisés, le maire (PS), Jean-Louis Fousseret, n’incarne pas vraiment le renouvellement promis en haut lieu : à 70 ans, il est élu municipal depuis trente-trois ans. Ayant rejoint En marche ! en mai  2016, il entend toutefois surveiller de près l’octroi des investitures dans  » son fief « .

Pas simple. L’ancienne circonscription de M.  Fousseret est détenue par la  » frondeuse  » Barbara Romagnan, membre de l’équipe de campagne de Benoît Hamon. Choisir un(e) candidat(e) susceptible de la mettre en difficulté, sinon de la faire chuter, ne déplairait pas foncièrement au maire.

Sauf que c’est l’un des élus de son opposition municipale, Laurent Croizier, déjà en lice sous l’étiquette du MoDem, qui compte désormais – à la faveur de l’accord conclu entre François Bayrou et M. Macron – concourir sous la bannière d’En marche !.

Dans la circonscription voisine, M.  Fousseret voudrait protéger le sortant, Eric Alauzet (Europe Ecologie-Les Verts), dont il est proche. Problème : M.  Macron entend présenter des candidats dans toutes les circonscriptions. A Marseille et  dans les Bouches-du-Rhône, d’autres vieux briscards de la politique locale veulent tirer leur épingle du jeu. Certains, à l’image des  conseillers départementaux Christophe Masse (PS) ou Maurice Di Nocera (Union des démocrates et indépendants, UDI), se sont vus écartés des investitures législatives par leur parti et comptent bien récupérer celle d’En marche !.

Toujours dans la cité phocéenne, une affiche de M. Macron trône à l’entrée de la permanence de Lisette Narducci. Une de plus. Conseillère départementale élue en binôme avec Jean-Noël Guérini en  2015, réélue maire du deuxième secteur de Marseille après une alliance contre-nature avec Jean-Claude Gaudin en  2014, Mme  Narducci est toujours encartée au Parti radical de gauche (PRG).

A l’instar de l’ancien député PS Christophe Masse – soutien de Manuel Valls lors de la primaire à gauche –, qui a pris contact avec le maire socialiste de Lyon, Gérard Collomb, aucun de ces élus n’a cru bon de discuter au préalable avec les représentants locaux du mouvement de M. Macron.

Chef d’entreprise et responsable départementale des comités En marche !, Corinne Versini se  dit, pour sa part,  » très sereine « . Elle aimerait même,  » compte tenu de la réputation de la politique locale, que l’on moralise et renouvelle -encore plus qu’ailleurs « . L’objectif est ambitieux.

 » La crainte, bien sûr, c’est de se voir doubler par ces politiques à plus forte notoriété qui arrivent actuellement « , reconnaît Jean-Marc Maini, qui gère le comité du 8e arrondissement de Marseille.

Ce secrétaire de section PS, qui n’a pas encore envoyé sa démission, a fait acte de candidature. Et garde confiance :  » Sur le terrain, le ciment d’En marche !, c’est ce rejet de la compromission, des rentes de situation politique, de l’endogamie des partis… La vérité, on ne la connaîtra que le jour des investitures, mais si on veut rester crédible, il faudra être en accord avec ce que l’on dit depuis le début. « 

 » Vieux routiers « 

En Bretagne aussi, bon nombre de  » vieux routiers  » de la politique sont déjà sortis du bois. Mais les responsables locaux d’En marche ! assurent que de  » très nombreux «  militants qui s’engagent pour la première fois sont candidats à l’investiture ou envisagent de l’être.  » Il y a deux catégories, indique Eric Bothorel, ex-conseiller départemental (PS) et référent d’En marche ! dans les Côtes-d’Armor. Ceux qui le font directement, sans solliciter d’avis ni de conseil auprès d’autres interlocuteurs. Et ceux qui viennent vers nous. Ces derniers sont plutôt les candidats du renouvellement. « 

Sylvain Bernu, 44 ans, est de ceux-là. Directeur de services dans une association pour les handicapés dans le département, il a adhéré à En marche ! il y a six mois, sans jamais avoir été encarté auparavant. Il ne cache pas qu’il  » pourrait «  être candidat à l’investiture, mais reste discret à ce sujet. Référent d’En marche ! à Lamballe, il observe l’agitation que suscitent les investitures à  venir :  » Parmi les candidats potentiels, on sent des opportunistes, qui attendent de voir et qui agissent en fonction d’enjeux personnels. Exactement ce que je n’aime pas dans la poli-tique. Mais aussi beaucoup de gens qui me paraissent sincères, honnêtes, engagés.  »  » C’est extrêmement diversifié, poursuit-il. Certains diront que c’est un problème. En fait, ça l’est surtout pour la commission d’investiture… « 

En Haute-Garonne, Mickael Nogal, jeune référent départemental de 26 ans, passé par le PS, s’attend, face à un afflux de candidatures –  » dont 70  % sont issus de la société civile  » – pour les dix circonscriptions à décrocher en mai, à devoir gérer les appétits.  » C’est vrai que beaucoup d’anciennes personnalités nous ont rejoints, et que pour l’instant, on profite de leur légitimité pour avoir accès aux médias « , reconnaît-il. Mais les ambitions devront rester cachées.

Dans un courrier interne dévoilé par France 3 Midi-Pyrénées le 21  mars, M.  Nogal l’a clairement précisé à ses troupes :  » Toutes les actions de promotion personnelle pour les candidats à l’investiture sont perçues très négativement par Emmanuel Macron, son équipe, la commission nationale d’investiture et l’équipe départementale « . Avis aux intéressés.

Jean-Baptiste de Montvalon, Cédric Pietralunga, Philippe Gagnebet (à Toulouse), Nicolas Legendre (à  Rennes), Laurie Moniez (à  Lille), Gilles Rof (à Marseille) et Jean-Pierre Tenoux (à Besançon)

Arbitrages explosifs, vers un casse-tête aux législatives pour « En Marche »

Yémen: une guerre que l’Occident ne veut pas voir

26 mars 2017

le Monde

Laurent Bonnefoy :  » Au Yémen, une guerre que l’Occident ne veut pas voir « 

Le politologue et arabisant Laurent Bonnefoy, chargé de recherche au CNRS (Ceri, Sciences Po) décrypte la complexité et l’enlisement d’une guerre menée par Riyad depuis deux ans

Depuis mars  2015, l’Arabie saoudite, appuyée par plusieurs pays sunnites de la région, mène une guerre au Yémen. Une intervention destructrice qui inquiète de plus en plus l’Iran et achève de saper les espoirs issus du soulèvement populaire de 2011.

Une coalition dirigée par l’Arabie saoudite mène une guerre au Yémen depuis deux ans. Comment en est-on arrivé là ?

Il faut prendre en compte plusieurs temporalités. Tout d’abord, l’héritage du régime d’Ali Abdallah Saleh, qui a confisqué le pouvoir entre 1978 et 2012. Une temporalité moyenne, ensuite, liée au soulèvement révolutionnaire de 2011. Ce mouvement a généré beaucoup d’espoir, mais n’est pas parvenu à gérer la transition, à provoquer un changement d’élites et à favoriser une autre répartition du pouvoir et des richesses. La temporalité de la guerre, enfin, depuis le 26  mars 2015 et le début de l’intervention de la coalition menée par l’Arabie saoudite.

Quelle est la situation aujourd’hui sur le terrain ?

La situation est extrêmement complexe et cela d’autant plus qu’elle varie selon les régions. Schématiquement, on peut dire qu’il y a cinq bel-ligérants, qui sont parfois alliés et parfois se confrontent. Tout d’abord, les houthistes, qui soutiennent aujourd’hui Ali Abdallah Saleh après l’avoir combattu. Il y a ensuite ce qu’il reste de l’armée loyale à Abd Rabo Mansour Hadi, soutenu par la communauté internationale. Enfin, l’armée saoudienne, l’armée des Emirats arabes unis et des groupes djihadistes plus ou moins proches d’Al-Qaida.

S’agissant des lignes de fracture, la structure Nord-Sud est importante, car elle recouvre en partie la ligne de front. La lecture confessionnelle s’impose également, car les zones au nord, tenues par les houthistes, sont majoritairement peuplées par des zaïdites chiites, tandis que les anti-houthistes sont souvent sunnites. Cette grille de lecture est bien sûr imparfaite, mais les belligérants lui accordent de plus en plus d’importance.

Pourquoi la guerre au Yémen est-elle si peu médiatisée et pourquoi les opinions ne s’en émeuvent pas comme pour la Syrie ?

La guerre au Yémen est  » une guerre cachée « , et cela principalement pour plusieurs raisons. La première est liée à la complexité de la guerre, avec de multiples parties en présence et de nombreuses grilles de lecture possibles. Il est difficile d’approuver pleinement la légitimité de certains acteurs plutôt que d’autres, car tous ceux qui se battent aujourd’hui sont à la fois légitimes et fautifs.

La deuxième raison tient à la difficulté pour les journalistes d’aller sur place. Cela s’explique également par le malaise des gouvernements occidentaux, qui se sentent peut-être complices de la situation actuelle à travers leur politique saoudienne et les ventes d’armements. Il existe peut-être enfin une forme de lassitude dans l’opinion vis-à-vis du Moyen-Orient, d’autant plus que la Syrie et la Palestine éveillent traditionnellement plus d’intérêt dans l’opinion publique française.

La situation humanitaire est pourtant alarmante. Les chiffres sont sujets à caution, mais l’Organisation des Nations unies (ONU) estime à 10 000 le nombre minimum de victimes, dont une moitié de civils. Les ONG parlent, elles, d’une situation de  » pré-famine « . Avec l’enlisement de la guerre, il y aura de plus en plus de réfugiés yéménites, même si ces derniers ont peu d’échappatoires du fait de la situation géographique du pays. Amman (Jordanie) est l’une des seules destinations accessible en avion depuis Sanaa (encore faut-il que l’aéroport soit ouvert…) et certains habitants risquent aujourd’hui leur vie en passant par la Corne de l’Afrique et la Méditerranée.

Quelle est la position de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis dans ce conflit ?

La situation au Yémen a été négligée par les chancelleries occidentales depuis 2011, principalement en raison de sa complexité. Et cela d’autant plus que la menace terroriste est moins élevée que dans d’autres pays. Les grandes puissances ont laissé l’Arabie saoudite s’emparer du dossier et le sous-traiter au nom de la communauté internationale.

Il faut aussi considérer les intérêts liés à la vente d’armements par la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France, mais également par d’autres pays comme le Brésil ou la Belgique. Cela induit une sorte de malaise de la part des gouvernements, pour une part complices de la situation militaire et humanitaire. Par exemple, des bombes à fragmentation interdites par les conventions internationales ont été utilisées.

Les belligérants utilisent moins de matériel français que d’armements britanniques ou américains. L’armée émirienne s’est cependant servie de chars de fabrication française ainsi que de navires de guerre, dont certains participent au blocus maritime imposé au Yémen.

Tout cela se fait hors de tout contrôle démocratique. A l’inverse de ce qui se passe en Grande-Bretagne, aucun parlementaire français ne s’est emparé du sujet et n’a demandé des comptes au gouvernement sur l’état de l’implication française au Yémen.

Quelles sont les perspectives ? Faut-il compter sur le processus onusien ?

Il y a un enlisement militaire, car les signaux envoyés à l’échelle régionale et internationale sont contre-productifs. On voit d’abord une implication croissante de la part de l’Iran, et les Saoudiens en tirent argument pour justifier la poursuite de leur guerre. D’autre part, l’hostilité affichée par Donald Trump vis-à-vis de l’Iran a pour conséquence de réduire la pression sur l’Arabie saoudite. L’ONU demeure cependant très impliquée, par l’intermédiaire du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, le Mauritanien Ismaïl Ould Cheikh Ahmed. Ce dernier annonce régulièrement être proche d’un accord, mais le contexte y est, à mon sens, encore défavorable.

Propos recueillis par David Stoleru

Yémen: une guerre que l’Occident ne veut pas voir

Le Parti socialiste en marche vers une scission ?

26 mars 2017 

Le Monde

Le Parti socialiste en marche vers une scission ?

Grand corps malade, le Parti socialiste n’est pas encore un astre mort. L’image d’un Jean-Christophe Cambadélis, son premier secrétaire, réduit au rôle de témoin muet lors du grand meeting de Benoît Hamon, le 19  mars, à Bercy, le laisserait pourtant croire. Dans cette campagne où une majorité d’élus a parrainé le vainqueur de la primaire mais reste silencieuse, le PS est davantage aux abonnés absents que lorsqu’il s’agissait pour lui de soutenir Ségolène Royal en  2007. Mais il émet encore des signaux. Lundi 20  mars, lors d’un bureau national extraordinaire, Bernard Cazeneuve, qui ne soutient que mollement M.  Hamon, trop avare à ses yeux de compliments sur le bilan de François Hollande, s’en est pris, sans le nommer, à Emmanuel Macron. Pour le premier ministre, faire son miel sur  » la fin du clivage gauche-droite qui structure la vie politique dans les démocraties depuis deux siècles «  est juste une hérésie.

Le second signal a été émis, le 22  mars, avec un communiqué surréaliste demandant  » expressément «  à François Fillon  » le retrait immédiat «  de sa candidature.  » Il en va de ladémocratie, de la République et de la France « , concluait avec emphase le texte. Le même jour, la Haute Autorité des primaires citoyennes fustigeait le refus de Manuel Valls de parrainer M.  Hamon qui  » contrevient gravement au principe de loyauté et à l’esprit même des primaires « . Dans LeJournal du dimanche du 19  mars, l’ancien premier ministre avait assumé crânement sa position – mal comprise au PS et chez ses propres amis –, réfutant le procès en trahison.  » Quelle est donc cette trahison qui consiste à rester fidèle à ses idées et cohérent avec ses engagements ? « , avait-il avancé. Assumant son  » social-réformisme « , l’ancien hôte de Matignon avait dénoncé la  » surenchère de promesses intenables « , accusant M.  Hamon d’être un candidat de  » rupture «  et de  » trahirle passé «  de sa famille politique. M.  Valls ne supporte pas que l’ex-frondeur, qui a failli déposer une motion de censure contre son gouvernement, lui donne une leçon de loyauté. M.  Cambadélis y a lui-même fait écho en jugeant, le 20  mars, que  » quand vous ne respectez pas les règles, il faut vous attendre à ce que l’on ne respecte pas les règles pour vous « .

Ainsi roule la machine socialiste qui se prépare à des lendemains qui ne chanteront pas après la présidentielle. Si, au soir du premier tour, le 23  avril, M.  Hamon se retrouve derrière Jean-Luc Mélenchon, son procès ne manquera pas d’être ouvert rue de Solférino, et les procureurs ne seront pas seulement des vallsistes. Le PS devra affronter les élections législatives des 11 et 18  juin en situation de grande faiblesse. Peu de candidats feront campagne sur le programme du candidat défait, même s’ils ne pourront pas s’appuyer sur celui du PS, puisque le parti s’est abstenu formellement d’en présenter un pour la présidentielle. Et l’accord conclu par M. Hamon avec les écologistes a toutes les chances de voler en éclats. Alors qu’un congrès de la formation majoritaire sortante est prévu en novembre, le risque d’une scission est pris très au sérieux jusque dans l’entourage de M. Cambadélis.

PLUSIEURS SCÉNARIOS

Au soir du second tour, le 7  mai, plusieurs scénarios sont envisageables. Si d’aventure Marine Le Pen est élue, le PS n’échappera pas, dans les controverses internes qui ne manqueront pas, à la recherche des responsabilités dans cette victoire de l’extrême droite. Mais l’opposition frontale dans laquelle il se situera, avec un groupe de députés réduit telle une peau de chagrin, pourra lui permettre de préserver artificiellement son unité. Il en sera de même en cas d’élection de M. Fillon. Ses perspectives seront plus complexes si Emmanuel Macron devient président de la République. Certes, dès le soir du 23  avril, le PS aura fait bloc et appelé comme un seul homme à voter pour le candidat d’En marche ! Mais quelle place aura-t-il dans la future majorité présidentielle ? Il n’y a, à ce stade, que des inconnues.

M.  Macron, il l’a redit lors du débat télévisé du 20  mars, part d’un calcul simple, voire simpliste. Il juge que le peuple français étant  » cohérent « , il lui accordera automatiquement une majorité aux législatives, avec, assure-t-il, une moitié de candidats venant de la société civile, et donc sans expérience électorale. Jeudi 23  mars, l’ancien ministre de l’économie, qui s’apprêtait à enregistrer le ralliement de Jean-Yves Le Drian, le ministre de la défense, a de nouveau rejeté l’idée  » des accords d’appareils avec d’autres partis «  pour les législatives, à l’exception du MoDem, dont le président, François Bayrou, a conclu une alliance avec lui. Tactiquement, M.  Macron peut jouer cette carte pour ne pas empêcher d’autres ralliements venant de la droite. Mais on voit mal comment une alliance de la société civile avec les (maigres) troupes du MoDem pourra constituer une majorité sans le PS…

 » Macron, explique un ancien ministre socialiste qui s’apprête à le suivre, collectionne lestrophées et après il les laisse de côté. «  S’il est élu, le PS aura le choix entre deux stratégies : celle du repli, de la  » bunkérisation  » sur sa citadelle qui aura été rudement dégarnie ; et celle de l’entrée dans la majorité présidentielle. Mais cette seconde hypothèse n’est pas imaginable sans un accord politique avec le mouvement En marche ! M.  Macron prendra-t-il le risque – et le pourra-t-il ? – de se passer de ce soutien ? Dans les deux cas, les socialistes ne seront pas unis et pourraient même former deux groupes distincts à l’Assemblée nationale, illustrant l’impossible cohabitation entre les amis de M. Hamon et les réformistes pur sucre. L’éclatement du PS pourrait bien alors se mettre en marche.

Michel Noblecourt

Le Parti socialiste en marche vers une scission ?

Croquis. La vengeance du vote utile: droite et gauche éliminées au premier tour

FRANCE CHRONIQUE

Croquis. La vengeance du vote utile

24 MARS 2017 PAR HUBERT HUERTAS

https://www.mediapart.fr/journal/france/240317/croquis-la-vengeance-du-vote-utile

Le PS et la droite classique seront-ils éliminés au premier tour ? Plus les semaines passent et plus l’hypothèse se précise. C’est la vengeance du vote utile. Une turbulence aussi puissante que celle de mai 1981.

« En politique on ne choisit pas ses amis, on désigne ses ennemis », disait Raymond Aron, et cette maxime résume le mode d’emploi de notre élection présidentielle. Elle n’est pas une question de préférence, mais de moindre allergie. L’objet du vote n’est pas de choisir ce qu’on aime, mais d’écarter ce qu’on déteste.

En 1974, Mitterrand rassurait moins que Giscard d’Estaing, et il a perdu, mais en 1981, Giscard était devenu insupportable et Mitterrand s’est faufilé. En 1995, la France était lassée de la gauche et Chirac agaçait moins que Balladur. En 2002, Chirac n’a servi qu’à écarter Le Pen. En 2007, Sarkozy irritait moins que Royal. En 2012, le vote Hollande a profité du rejet de Sarkozy.

Opter pour « le moins pire », c’est ce qu’on appelle le vote utile. On pourra le déplorer, convoquer tous les regrets du monde, ce réflexe a bel et bien déterminé le nom de nos présidents passés, et il dessine le portrait du prochain. Si Emmanuel Macron, en dépit de ses limites et de son sillage d’incertitudes, est devenu le favori, ce n’est pas en raison de ses mérites, c’est qu’il est servi par une configuration politique inouïe.

Le mouvement En Marche ! est propulsé par une variante du vote utile, devenu un vote refuge. Le vote utile jouait en faveur des grandes forces en place, c’est-à-dire du Parti socialiste et des différentes formules de la droite (UNR, UDR, RPR, UMP, LR)… Or voilà qu’il se replie vers le centre droit, et se détourne de ceux qu’il comblait jusqu’à présent. Voilà que le vote utile déshabille ses anciens protégés. En 2017, la droite classique est nue, et le PS carrément à poil.

Cette rupture est extraordinaire. En intensité, le séisme est aussi puissant que celui de 1981, même si la bascule agit en sens inverse : 1981, c’était l’heure de la gauche ; 2017, selon toute vraisemblance, sera le moment du centre droit.

Les grandes forces habituelles ne s’en sont pas aperçues !

Si François Fillon a cru bon de s’accrocher, ce n’est pas dans le but d’être humilié le soir du 23 avril. Et si, pour un faisceau invraisemblable de rivalités internes, de règlements de comptes, d’extrémisme politique, les responsables de la droite ont choisi de ne pas l’écarter manu militari, ce n’est pas pour affronter, au lendemain de la défaite, une crise très grave à la veille des législatives. C’est qu’ils croyaient à la victoire par défaut. Le candidat, et ceux qui se sont résignés ou accrochés à sa personne, ont pensé que le réflexe habituel jouerait dans l’électorat. Les camps se reformeraient, avec la gauche contre la droite classique, en dépit des doutes ou des colères, grâce à l’effet magique du vote utile. Or Fillon ne décolle pas, il campe sur un noyau dur qui a tendance à s’amollir, et ce noyau ne suffit pas. Les électeurs de centre droit, qui finissaient toujours par se rallier, sont partis vers le refuge Macron.

Au PS, c’est encore pire. Depuis de longues années, Manuel Valls pariait sur une prise de pouvoir par la droite du parti. Il était persuadé qu’il pourrait se débarrasser de sa gauche dans l’appareil, sans mettre en jeu l’électorat qu’elle représente. Comment ? Par la magie du vote utile, pardi ! La droite se caricaturant au fil du temps sous l’effet du Front national, le repoussoir serait suffisant pour obtenir les suffrages. Voilà ce qu’il espérait. Hélas pour lui, la rupture avec les courants qui deviendraient frondeurs n’a pas joué en sa faveur. Elle a seulement fabriqué un hologramme politique plus jeune et moins marqué par l’histoire socialiste. Le vote utile n’a pas avantagé l’ancien premier ministre, mais l’a pulvérisé. Au bilan, si de nombreux vallsistes ont émigré chez Macron, Manuel Valls ne peut plus aller nulle part, sauf peut-être à Sainte-Hélène. Il n’est recyclable ni au PS, cassé en deux, ni chez son ancien ministre. À force de rompre, Valls a brisé son camp, et s’est rompu lui-même.

Ce n’est pas tout pour les socialistes. Benoît Hamon aussi comptait sur le réflexe de vote utile. Après sa désignation par la primaire, il a rêvé d’un mouvement qui convaincrait certains électeurs « insoumis » de le rejoindre, et conduirait Jean-Luc Mélenchon à s’effacer au nom de l’union contre la droite. Non seulement ce transfert n’a pas eu lieu, non seulement les sondages flatteurs qui ont suivi la primaire se sont effrités, mais le débat sur TF1 a inversé les courbes à l’intérieur de la gauche. Mélenchon a pris l’ascendant, et la descente aux enfers du PS n’est pas forcément finie. Pour la première fois depuis 1981, quand le vote communiste avait commencé à s’effondrer, la « gauche de la gauche » est en passe de supplanter la gauche sociale-démocrate.

Jamais, depuis l’élection de François Mitterrand, le chambardement politique n’a promis d’être aussi considérable. À cette époque, le paysage paraissait figé pour l’éternité. L’idée de perdre le pouvoir n’effleurait même pas les dirigeants de la droite. Ils s’en sentaient propriétaires, comme aujourd’hui. Et la gauche, échaudée par ses défaites de 1974 et 1978, fantasmait sur la conquête plutôt qu’elle ne l’anticipait. Pourtant le 10 mai est arrivé, comme une divine surprise pour les uns, et comme une catastrophe pour les autres.

Jacques Chirac s’essayait alors au billard à trois bandes en faisant le deuil de la présidentielle pour mieux gagner les législatives suivantes, et ses calculs furent emportés par la tempête. Comme lui, trente-six ans plus tard, certains stratèges de la droite, autour de Nicolas Sarkozy, imaginent des retournements en leur faveur. La victoire de Macron se traduirait par une majorité de leurs députés à l’Assemblée, et vogue la galère. Encore et toujours le vote utile et sa grande illusion… Rien n’assure que la droite décapitée le 7 mai se retrouverait en tête des suffrages au mois de juin. Rien ne prouve qu’elle ne subirait pas le même sort funeste que sa devancière de l’année 1981.

Ce n’est pas tout. Si le parallèle avec ce printemps-là se vérifiait dans les urnes, il raviverait un autre souvenir. À cette époque, une fois retombée l’euphorie de la gauche, la fureur de la droite classique, qui s’était sentie spoliée de sa victoire, avait levé toutes les retenues. Elle avait enfiévré le climat. Des rumeurs de coups d’État avaient circulé, et au lendemain d’un débat à l’Assemblée, le 22 octobre 1981, Philippe Tesson avait pu se permettre de faire claquer un mot sur la manchette de son journal, « Le Quotidien de Paris ». Un seul mot :  « LA SALOPERIE ».

Tel était le climat post-électoral, et dans ce contexte empoisonné, dès 1982, le candidat Front national Jean-Pierre Stirbois, totalement inconnu, obtenait 12,6 % lors d’une cantonale à Dreux, puis 17 % aux municipales de l’année suivante où il fit alliance avec le RPR. C’était parti pour une histoire qui dure et prospère de nos jours.

À l’époque, le FN ne pesait rien du tout, et il avait atteint 15 % en quelques mois. En 2017, on l’attend à 25 %, et…

Voilà la perspective de 1981 adaptée à un chambardement contemporain, qui enverrait un président inattendu à l’Élysée en mai. Il n’y a pas de fatalité, naturellement, mais tout de même un enseignement. Si, à la suite de la vague de « dégagisme » que nous connaissons depuis l’automne dernier, Emmanuel Macron bénéficiait d’une espèce de vote utile, il accéderait au pouvoir dans un climat passionnel. La gauche en miettes devrait se reconstruire, la droite classique se sentirait dépossédée, et l’extrême droite soufflerait comme jamais sur les peurs et les souffrances.

Collectivement, nous aurions intérêt à ce que le nouvel élu ne se contente pas de gérer le train-train de la République, dans ses us, ses palais, ses pompes, et ses blocages. Il aurait à réformer la Cinquième, en profondeur et dans l’urgence. Sauf surprise, ce n’est pas sa priorité…

Croquis. La vengeance du vote utile: droite et gauche éliminées au premier tour

Deux mondes irréconciliables: le monde de l’argent roi et les soignants en Burn out

Deux mondes irréconciliables

26 MARS 2017 PAR JEAN-LUC GASNIER BLOG : LE BLOG DE JEAN-LUC GASNIER sur médiapart

https://blogs.mediapart.fr/jean-luc-gasnier/blog/260317/deux-mondes-irreconciliables

La scène se déroule dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ephad) à Bry sur Marne. Face aux infirmières, face aux aides-soignantes qui lui parlent de la pénibilité de leur métier, de la dégradation continuelle de leurs conditions de travail, de leurs horaires à rallonge, du stress, etc,  François Fillon écoute, l’air grave mais visiblement agacé par cette avalanche de récriminations.

  Tout ce bruit finit enfin par s’éteindre.  Et le candidat, déposé là, en milieu hostile, dans le cadre de «  l’émission politique » de France 2, explique alors, condescendant, que l’hôpital vit au dessus de ses moyens, que cela ne peut continuer, qu’il va falloir travailler plus et dépenser moins.  Face au petit personnel de santé payé au SMIC, le châtelain de la Sarthe, si peu soucieux des deniers publics quand il s’agit de rémunérer sa famille, sort la calculette comme arme suprême.  François Fillon, le plus endetté des candidats, le plus contraint par tout son réseau d’amis dont il est l’obligé,  brandit la dette publique  comme dernier argument, l’argument indépassable, celui qui ne peut  souffrir aucune contestation. L’entrevue est terminée.  Le monde du travail a bien compris qu’il se trouve confronté au mur de l’argent  et que François Fillon est de l’autre côté du mur, dans un autre monde, dans un monde qui  ne se préoccupe pas de la qualité des soins, du bien- être des malades et des personnels, mais  de productivité, de « tarification à l’activité », d’équilibre des comptes. . .  François Fillon vit dans le monde de l’argent-roi.

Et, dans cette campagne présidentielle qui chavire,  nous sommes tous responsables de déficits publics insupportables, nous avons tous 30.000€ de dette publique au dessus de la tête, nous subissons tous la fermeture d’hôpitaux, de bureaux de poste, de perceptions, de gares, etc,  dont nous ne percevons l’importance et la nécessité que lorsqu’ils disparaissent.Nous sommes bien tous confrontés collectivement au mur de l’argent et à un monde déshumanisé qui  ne peut intégrer les revendications sociales et environnementales car elles ne font pas partie de son  logiciel de lecture.

Evidemment, avec François Fillon, ce monde de l’argent ne dispose pas du meilleur porte-drapeau.  Etre mis en examen sous la pression du cabinet noir de François Hollande ne suffira sans doute  pas à redorer son blason. Celui qui se pose désormais en héros « balafré » d’une nouvelle croisade contre la gauche ne peut séduire que les membres de sa secte, que les militants de la droite extrême : les idéologues du néolibéralisme, les anti-communistes viscéraux, les catholiques intégristes, les religieux de l’austérité,  les fanatiques du profit.  Le monde des affaires se fait bien du souci : avec François Fillon, il a peu de chance de remporter l’élection.

Mais il a trouvé un candidat de remplacement  plus présentable, plus sympathique, plus lisse, plus avenant. Quand  François Fillon promet du sang et des larmes, Emmanuel Macron promet la lune capitaliste.  Avec Macron, le libéralisme financier paraîtra plus souple, et le système risquera moins la rupture.  Avec Macron, ce monde de l’argent roi, ce monde du profit, ce monde des milliardaires va pouvoir  maintenir et accentuer sa domination ; il  pourra continuer à rogner les  droits sociaux, à privatiser les biens communs ;  il le fera avec le doigté nécessaire, en concertation, avec les instruments de la loi El Khomi ; il va pouvoir continuer à diviser, à fragmenter le monde du travail, à le mettre en concurrence.

 Macron offre  à tout le monde la possibilité d’être un conquérant, c’est terriblement sexy !  Jean-Yves Le Drian vient de lui apporter son soutien, le complexe militaro-industriel, particulièrement puissant en France, place beaucoup d’espoir dans ce candidat qui semble avoir des  idéaux particulièrement flous et malléables,  il  veut pouvoir continuer à vendre ses armes en toute quiétude dans les pays du golfe et ailleurs. Le monde des médias qui appartient aux mêmes milliardaires, au même monde, a commencé son travail de propagande et d’endoctrinement. Avec le jeune et fringant Macron, la victoire est possible.

Certes,  mais dans cette campagne, la droite aura démontré qu’elle est prête à tout pour conquérir le pouvoir et  trop d’hommes politiques se seront affranchis du contrat qui les lie à leur électorat. La haine et la confusion remplissent désormais l’espace public. La fracture sociale, dénoncée déjà, il ya plus de vingt ans, avec beaucoup de cynisme, par Jacques Chirac, est désormais béante et à vif. Emmanuel Macron peut gagner mais il règnera sur les décombres de la république et de la démocratie.

Deux mondes irréconciliables: le monde de l’argent roi et les soignants en Burn out

Europe et François Hartog: sommes-nous en train de vivre un moment historique ?

Europe: sommes-nous en train de vivre un moment historique ?

François Hartog: «La confusion est un signe qu’on vit un moment de bascule»

François Hartog

26 mars 2017 Par Joseph Confavreux

– Mediapart.fr

Alors que la Ve République est exsangue, le bipartisme en miettes et l’extrême droite installée dans le paysage, sommes-nous en train de vivre un moment historique ? À quoi pourrions-nous alors reconnaître une telle bascule ? Entretien avec l’historien François Hartog, auteur de Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.

Le recours à l’Histoire n’est pas une innovation de cette campagne présidentielle, mais le sentiment domine d’avoir affaire à une élection inédite, par sa configuration comme par ses conséquences. L’épuisement de la Ve République, la désagrégation du bipartisme, mais surtout la possibilité de voir l’extrême droite accéder à la plus haute fonction du pays donnent l’impression d’un moment de bascule. Est-ce exact ? Est-on en mesure de le savoir ? Tentative d’éclaircissement avec François Hartog, l’un des historiens à avoir poussé le plus loin la réflexion sur le temps, tel que nous le percevons et tel qu’il s’impose à nous. 

François Hartog est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il est notamment l’auteur de Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (Le Seuil, 2003), Croire en l’histoire (Flammarion, 2013) et codirecteur, avec Jacques Revel, d’une étude sur les Usages politiques du passé, publiée en 2001 par les éditions de l’EHESS.

Mediapart : Est-on en mesure de cerner ce qu’est un « moment historique » et si nous sommes en train d’en vivre un ?

François Hartog : Il est difficile de « cerner » un moment historique, parce que cela supposerait une position d’extériorité, même si on peut simuler des positions d’extériorité en comparant une situation dans laquelle on est en prise à une configuration antérieure ou à un autre espace géographique, par exemple. Il me semble alors qu’un des indices négatifs qui signale que l’on vit un « moment historique », c’est précisément l’aveuglement, le fait qu’on n’y voit rien, qu’on n’y comprend rien. Dans ce que nous vivons aujourd’hui d’un point de vue politique, on est frappés par la confusion généralisée, qui ne cesse de favoriser Marine Le Pen.

Si on cherche à comparer avec des moments de bascule, comme la Révolution française, on constate a posteriori que c’était un moment d’extrême confusion. Les contemporains étaient complètement perdus, ne comprenaient pas ce qui se passait, refusaient de comprendre, croyaient comprendre et se trompaient… La perte des repères, les références qui n’ont plus de prise sur le moment, la désorientation et la confusion sont symptomatiques de moments de bascule.

La différence avec d’autres moments historiques est que le rapport au temps n’était pas le même. Pour continuer avec l’exemple de la Révolution française, l’idée existait alors d’un futur à accélérer, à faire advenir ou, pour les opposants, à empêcher. Mais, dans le moment présent où il n’existe plus de force d’entraînement du futur, la confusion s’ajoute à la confusion puisqu’on ne voit pas où on va, on ne sait pas où on va, et on a le sentiment que tous les mots d’ordre, tous les slogans n’appréhendent pas ce qui se passe, n’imprègnent pas leur temps.  

Quand on n’a que le présent comme base sur laquelle reposer, il est logique qu’on se retrouve perdus. Même ceux qui regardent vers le passé, et qui ont toujours existé, à savoir les réactionnaires et les nostalgiques, ne savent plus trop vers quel passé se retourner, vers quoi regarder. Les électeurs de Trump lorgnent vers l’Amérique d’après-guerre, de la grande expansion, qui était précisément une Amérique tournée vers l’avenir, alors même que l’idée d’aller vers l’émancipation, le progrès ou la croissance, sous la conduite des avant-gardes artistiques ou politiques, a du plomb dans l’aile depuis des décennies.

Les contemporains d’un moment historique ont-ils conscience d’en vivre un ? Autrement dit, est-ce que les contemporains d’un moment de bascule le perçoivent comme tel et est-ce qu’on a, à l’inverse, le sentiment de vivre un moment historique même lorsqu’on habite une époque linéaire ?

Probablement oui pour les deux. Si on regarde, a posteriori, la Révolution française, un certain nombre de témoignages montrent que la portée de l’événement a été perçue par plusieurs observateurs, y compris Kant, qui se trouvait pourtant à Königsberg… On pourrait aussi citer Chateaubriand, lorsqu’il écrit son Essai historique sur les révolutions, alors qu’il est un jeune immigré à Londres. Ces gens-là ont bien l’impression de vivre le début ou la fin d’un monde, ou ce qu’Hannah Arendt appelle une « brèche », un gap entre deux formes de temps. Le problème est que, dans ces situations de bascule, marquées par une grande confusion, on n’a justement pas les mots pour dire ce qui est en train d’advenir.

Aujourd’hui, le concept d’Histoire, que l’on utilise pour penser ce qui se produit, demeure redevable du régime moderne d’historicité qui n’est plus apte à appréhender ce qui se passe depuis une quarantaine d’années. Plutôt que de chercher à forger des mots entièrement nouveaux pour des situations inédites, il est nécessaire de creuser ces écarts entre une réalité et les concepts censés permettre de l’appréhender. Les concepts sont faits de couches superposées et c’est précisément dans la capacité de leur donner un nouveau contenu tout en relevant les écarts avec les réalités qu’ils prétendent désigner que nous pouvons transformer et enrichir les concepts susceptibles de nous aider à comprendre ce qui est en train de se produire.

Pourquoi est-ce que le rapport à l’avenir n’imprègne plus les discours politiques ?

Hollande a été élu sur le slogan « le changement c’est maintenant », c’est-à-dire un slogan présentiste qui ne donne pas place au temps. Le changement est pourtant déjà un terme moins chargé et ambitieux que « progrès » ou « développement ». Dans la campagne présente, Benoît Hamon tente de réintroduire une perspective future avec l’idée d’un revenu universel qui, quoi qu’on pense de la proposition elle-même, renoue avec un des grands éléments structurants du socialisme, c’est-à-dire un certain idéalisme ou une part d’utopie. Le revenu universel, ce n’est pas pour maintenant, c’est un horizon, même si on peut se questionner pour savoir si c’est le bon. Ce rapport au temps fait place au futur, mais tombe immédiatement sous les critiques de ceux qui pensent que c’est irréaliste.

Plus généralement, le problème est que les politiques qui font aujourd’hui campagne ont été élevés dans l’idée que leur raison d’être était de guider leur peuple vers le futur et de marcher vers la terre promise ou l’avenir radieux : une affaire qui a commencé avec Moïse… Mais, se retrouvant dans un univers où ce type de position et de posture n’est plus tenable, ils s’avèrent complètement perdus. On leur reproche tout le temps de ne pas avoir de vision, mais qui a une vision aujourd’hui ? La plupart des politiques ont donc théorisé le fait qu’il valait mieux de ne pas avoir de stratégie de long terme, pour se permettre d’être le plus réactif possible, comme dernière attitude politique payante dans un moment présentiste. Cette impossibilité de sortir du présent n’existe pas seulement en matière politique, elle domine également désormais le champ économique, avec la flexibilité à outrance, l’organisation de la production à flux tendus…

Pourtant, Marine Le Pen, en proposant une révolution nationale ; François Fillon, en incarnant une révolution conservatrice ; Emmanuel Macron, en promettant une révolution libérale, ou Jean-Luc Mélenchon, en annonçant une révolution sociale, partagent un affichage « révolutionnaire » de leur candidature et promettent un avenir différent, sinon radieux ?

C’est exact, mais on peut toutefois s’interroger sur le statut de ces prétendues révolutions. Marine Le Pen propose en réalité un retour à un avenir très daté, vers un monde mythifié. François Fillon promet un redressement dans la douleur qui me semble moins être une ouverture qu’une rupture avec ce qu’il estime être les calamités du socialisme. Mais Fillon et Le Pen n’utilisent pas le mot de « révolution », que Macron emploie. Même s’il y a une dimension marketing, cet usage est intéressant car il veut signifier la possibilité de regarder vers le futur. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les deux candidats – Macron et Mélenchon – qui proposent une véritable vision du futur (numérique pour le premier, écologiste pour le second) soient aussi les deux candidats qui entretiennent un véritable rapport à l’Histoire. Ils montrent quelques capacités à s’affranchir du présent immédiat.

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Dans la revue Esprit, vous évoquiez récemment une « politique qui, tout en invoquant un passé mythique et un futur qui ne l’est pas moins, ne sort pas de l’immédiat le plus immédiat ». Que serait une politique qui aurait un véritable sens de l’histoire ?

Cela ne peut plus être une politique portée par le régime moderne d’historicité fondé sur le progrès. Il n’est plus possible de faire marcher les gens sur ce thème, alors qu’ils vivent quelque chose qui va à l’encontre de cela. À ce titre, le parcours du mot « réforme » est intéressant. Le terme a été un grand mot de la politique au XIXe siècle, comme substitut de « Révolution », revendiqué par ceux qui se trouvaient du côté du mouvement, et contesté par ceux situés du côté de la réaction. Mais, désormais, la « réforme » est devenue quelque chose qui ne signifie qu’ajustement, remise à plat, adaptation, et qui aurait dû intervenir plus tôt. Ce mot est donc immédiatement et légitimement compris par tous les intéressés comme une régression. Alors que la « réforme » était porteuse d’espérance et d’un projet social et politique, c’est devenu un slogan. La « réforme » n’ouvre plus aucun avenir et a été rattrapée et s’est engluée dans le présentisme, au point qu’on vote des réformes qu’on n’a pas le temps d’appliquer avant la prochaine réforme…

Un temps où l’avenir devient flou ou menaçant constitue, dites-vous, « un bon moment pour les prophètes du bonheur ou du malheur ». Comment réintroduire un avenir qui fasse pièce aux mauvais prophètes ?

Plusieurs historiens ou philosophes, comme Paul Ricœur, proposent de commencer par rouvrir des passés qui n’ont pas abouti, ou ont été empêchés. Il s’agit, à partir de là, de créer un rapport à l’avenir, non pour reproduire ces passés qui n’ont pas eu lieu, mais afin de les faire agir dans le présent en ressaisissant la force dont ils étaient porteurs. Ce type de réponse est une façon d’échapper au présentisme, en rétablissant une circulation entre un passé et un futur. Il me semble toutefois que cet usage du passé, qui a le grand mérite d’échapper à la vision du futur et du progrès qui a mené aux catastrophes du XXe siècle, constitue un rapport prophétique au passé. Il s’agit d’une mobilisation du passé dans le présent, à la façon du messianisme de Walter Benjamin ou de la manière dont les Chrétiens ont usé de l’Ancien Testament comme prophétie du Nouveau.

Cela apporte quelque chose de plus satisfaisant que le simple ressassement mémoriel, ou l’invocation d’un futur dont plus personne ne veut, ou encore l’appel à un futur révolutionnaire sans réelle consistance. C’est donc un moyen de ne pas rester englué dans le présentisme. Mais cette manière d’user du passé me semble ignorer l’arrière-plan religieux qui a construit ce formidable outil mis en place dans les Épîtres de Paul et dont Walter Benjamin a été un puissant relais.

Demeure alors la question – à laquelle je n’ai pas de réponse – de savoir comment faire place à un futur qui ne soit ni celui qui a porté avec lui les catastrophes, ni ce futur de type prophétique qui constitue peut-être un futur possible, mais sans doute trop localisé ou limité. Avec, en plus, devant nous, l’immense question du climat. L’introduction de Gaïa dans notre petit univers humain nous pose un problème inédit de rapport au temps. Nos modèles fonctionnent très mal pour appréhender un futur qui est pratiquement déjà joué, qui est déjà actif dans le présent, mais qui s’étend sur des milliers d’années devant nous, à l’instar des déchets nucléaires, par exemple.

Ce qui nous menace est-il davantage du registre de la catastrophe ou de l’apocalypse ? Et sur un plan politique, comment pourrait-on qualifier une victoire de l’extrême droite à la prochaine présidentielle ?

L’apocalypse, c’est la fin du temps ou des temps, mais c’est aussi le début de tout autre chose, d’un nouveau ciel, d’une nouvelle terre. Au contraire de la catastrophe, l’apocalypse donne un sens à ce qui est enduré. La catastrophe est dénuée de sens ; elle vous tombe dessus et il n’y a pas grand-chose à comprendre. Pour les politiques, l’important est de tenter de prévenir les catastrophes, mais surtout de réagir rapidement lorsqu’une catastrophe se produit, sans essayer de comprendre mais seulement de compatir. Les catastrophes viennent se loger dans le temps, elles sont présentes dans le paysage.

À ce titre, une victoire du Front national est désormais dans le paysage et Marine Le Pen ne promet ni un autre ciel, ni une autre terre. Cela relève donc davantage du registre de la catastrophe, de celles sur lesquelles on a préféré s’aveugler et qui nous paralysent au fur et à mesure qu’elles s’approchent.

Face à la crainte d’une victoire de l’extrême droite, le souvenir des années Trente est de plus en plus souvent réactivé, au point de ressembler à une ritournelle mémorielle. Convoquer le passé peut-il permettre de conjurer l’angoisse du présent ?

Je ne pense pas. Le quinquennat Hollande a été marqué par une intense activité commémorative, avec le centenaire de la guerre de 1914 et le recours au Panthéon notamment. Ces commémorations essayent de remettre en usage un modèle précédent d’histoire, même si on parle plutôt de mémoire, qui est l’histoire comme « maîtresse de vie » et fournisseuse d’exemples. Pourtant, ce modèle a cessé d’être opératoire précisément quand on est passé d’une époque où le passé était la catégorie temporelle la plus forte à l’époque moderne où c’était le futur qui était devenu la catégorie dominante. Depuis la Révolution, l’histoire ne paraît plus porteuse d’exemples, parce que l’événement est considéré comme unique, sans précédent.

Tenter de réactiver un modèle d’« historia magistra vitae », souvent sur le mode du « jamais plus », dans une configuration qui n’est plus la sienne, ni celle du temps moderne et de la projection dans le progrès, me paraît être une bouée de sauvetage. En effet, ce passé n’est plus considéré comme porteur de quoi que ce soit, et comme on commémore surtout des épisodes tragiques ou épouvantables, le seul mode est celui de l’exemple négatif, sur le mode du « jamais plus ». Je pense que cela n’a aucune efficacité, mais c’est ce que font les politiques parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre…

Il n’y a pas de leçons de l’Histoire ?

Il a existé des leçons de l’Histoire, puisque celle qu’on écrivait ou enseignait était précisément chargée de fournir des exemples, même si l’usage effectif qui était fait de ces exemples demeure difficile à mesurer. Ensuite, on est passé à l’idée que s’il y avait une leçon de l’Histoire, c’est qu’il n’y en avait pas. Il n’est pas possible de faire table rase du passé, mais pas non plus prudent de se faire ensevelir sous ce dernier. S’il y a des leçons de l’Histoire, ce peut être de saisir des moments du passé qui illuminent à la fois le présent et une part du passé, sous forme de court-circuit, comme dans l’approche de Benjamin. Ou, sur un mode plus laïc, on peut s’intéresser moins aux concordances des temps qu’à ses discordances, pour reconnaître les écarts entre un épisode du passé et un épisode du présent. Le travail de la distance me paraît plus judicieux que la superposition. Dans le livre sur Ernest Renan que je publie (La Nation, la Religion, L’avenir. Sur les traces d’Ernest Renan. Gallimard), c’est cet écart, et la manière dont il permet de saisir à la fois quelque chose du passé et du présent, que je cherche à montrer autour de trois questions : la nation, la religion, l’avenir…

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Boite Noire

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Europe et François Hartog: sommes-nous en train de vivre un moment historique ?

A Rome, les 27 tentent de conjurer la fin annoncée de l’Europe

A Rome, les 27 tentent de conjurer la fin annoncée de l’Europe

24 MARS 2017 PAR LUDOVIC LAMANT  Médiapart

L’Union européenne fête ses soixante ans à Rome, ce samedi, dans une ambiance crépusculaire. A-t-elle encore les moyens de sortir d’un statu quo qui la ronge de l’intérieur ?

Ils se sont donné rendez-vous dans la salle des musées du Capitole où fut signé, il y a soixante ans, le traité de Rome, l’un des actes fondateurs de l’Europe. C’est ici, sous les fresques grandiloquentes du XVIIe siècle italien, narrant les épisodes glorieux de la ville, que les dirigeants européens devaient lire, ce samedi, leur nouvelle « déclaration de Rome ». Avec l’espoir de redonner vie à un projet européen moribond.

S’ils avaient été moins prévisibles, les organisateurs de la cérémonie auraient aussi pu choisir la salle d’à-côté, dans le dédale du palais. On y voit une sculpture en bronze, datant du Ier siècle avant J.-C., le Spinario, peut-être plus révélatrice de l’état d’esprit de l’UE ces temps-ci : c’est un jeune homme qui se tire une épine du pied. En 2017, le sol européen est jonché d’épines, enfoncées si profondément qu’on peine aujourd’hui à les enlever.

La cérémonie romaine intervient dans une séquence politique chahutée, qui devrait calmer les envies de festoyer, même des bataillons de fédéralistes les plus fervents. Les élections législatives du 15 mars, aux Pays-Bas, ont prouvé la progression, au sein des partis traditionnels, des idées des droites les plus extrêmes, malgré la relative contre-performance du xénophobe Geert Wilders dans les urnes. Le refus de démissionner du social-démocrate Jeroen Djisselbloem, le président de l’Eurogroupe, en dépit de ses provocations à l’encontre des pays du sud de l’Europe, rappelle l’ampleur du fossé Nord-Sud. De quoi miner un peu plus la crédibilité de la monnaie unique, l’euro.

Theresa May, quant à elle, n’a pas fait le déplacement à Rome. Mais la cheffe du gouvernement britannique a prévu d’activer l’article 50 des traités européens mercredi prochain. À partir de là, Londres disposera de deux ans pour négocier sa sortie de l’UE. À tout cela s’ajoutent d’autres crises majeures, des crispations migratoires à l’élection de Donald Trump, passant par la menace terroriste et le virage autoritaire à l’Est. Parler d’un effondrement de l’Europe est devenu une rengaine journalistique.

« L’Europe traverse une crise existentielle », avait reconnu Jean-Claude Juncker, le patron de la commission, lors de son discours sur l’État de l’Union en septembre 2016. À tel point que l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine en appelle désormais à une « pause législative » de la commission européenne : « Il faut que l’Europe fasse un pas en arrière si on veut la sauver. On ne désintégrera pas les contestations populaires à coup d’eau bénite communautaire. » Et le socialiste de plaider ouvertement pour un retour à l’inter-gouvernemental, pour diriger l’Europe.

« La construction européenne n’est pas loin de son heure de vérité », prophétisent de leur côté l’économiste Patrick Artus et la journaliste Marie-Paule Virard, dans leur dernier essai (Euro, par ici la sortie?, Fayard, 2017). Ils résument ce qui pourrait être l’enjeu de la fin de semaine romaine : « Tous, partisans comme adversaires de la sortie [de l’UE – ndlr], sont devenus conscients que le statu quo est devenu intenable et qu’il ne suffira pas, cette fois, de bricoler des compromis, de désamorcer des contestations et de naviguer à vue. » En clair, tout faire pour sortir d’un statu quo en train de dévorer l’Europe. Deux options se présentent : un retour des compétences aux États-nations (la « renationalisation ») ou un surplus d’intégration, pour améliorer une architecture bruxelloise encore très imparfaite (le « saut fédéral »). À chaque fois, il faudrait en passer par une réécriture des traités à l’issue incertaine.

La « déclaration de Rome » (à lire ci-contre en (pdf, 26.4 kB)) permettra-t-elle d’enclencher un mouvement ? Il faut être très optimiste pour y croire. Il suffit de se souvenir du précédent de Bratislava. En réaction à la victoire du Brexit, les Européens s’étaient dépêchés d’organiser un grand sommet censé fixer le cap de la relance… C’était en septembre 2016, en Slovaquie. Il fallait mettre en scène l’unité des 27, coûte que coûte. « Nous nous sommes engagés à offrir à nos citoyens, au cours des prochains mois, une vision d’une UE attrayante, à même de susciter leur confiance et leur soutien », avaient écrit les dirigeants dans les conclusions de ce sommet très médiatisé. Depuis, que s’est-il passé ? Aucune avancée majeure ne s’est produite, dans les dossiers clés pour l’avenir de l’Europe (travailleurs détachés, harmonisation fiscale, etc.).

Si le statu quo bricolé l’a systématiquement emporté depuis le début de la crise de l’euro, l’explication est simple : personne n’est d’accord sur les chemins à emprunter. L’Europe est plus fracturée que jamais, morcelée entre des clubs de pays aux alliances plus ou moins solides (du groupe de Visegrad, à l’Est, au couple franco-allemand, à l’Ouest). Les inégalités se sont accrues durant la crise, entre le Nord et le Sud de la zone euro. Les ratés de la mondialisation ont accentué les crispations nationalistes. Les rapports de force nationaux priment sur les logiques de coopération, comme l’a prouvé la gestion de la crise grecque. Sans surprise, les États membres ont des intérêts de plus en plus divergents.

Le projet d’une « Europe à plusieurs vitesses », défendu par le couple franco-allemand, est révélateur de ces divergences de vue profondes. L’UE a toujours fonctionné selon des degrés d’intégration différents (certains États appartiennent à l’espace Schengen, d’autres à la zone euro, d’autres encore travaillent ensemble à une taxe sur les transactions financières…). Mais le concept, aussi inoffensif soit-il, braque certaines capitales, à l’Est. Elles redoutent d’être marginalisées, ou de se voir imposer des décisions. Varsovie a menacé cette semaine de ne pas signer la déclaration finale. Si bien que, selon le site d’info spécialisé Politico, la dernière version de la déclaration de Rome intègre une formule dont seule l’Europe a le secret, en plaidant pour « des rythmes différents, quand cela est nécessaire, et comme nous l’avons déjà fait par le passé, dans le cadre des traités existants ». Soit l’exacte définition d’un statu quo…

Dans un livre récent (La Double Démocratie, Seuil, 2017), les universitaires Michel Aglietta et Nicolas Leron s’inquiètent, à leur tour, des effets pervers de l’immobilisme bruxellois. Car « le statu quo n’est pas statique », notent-ils. L’Europe, comme elle est construite aujourd’hui, est vouée à l’épuisement, tant elle dépense de l’énergie ne serait-ce que pour rester en vie. « Le statu quo produit, par l’effet même de son propre entraînement interne, une dynamique d’affaissement global de la démocratie en Europe. La ligne d’horizon prévisible, en prolongeant le trait, plonge dans les eaux sombres. »

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Pour Aglietta et Leron, l’UE n’est capable de donner que des preuves d’une « intégration négative ». Par exemple lorsque la Cour de justice de l’UE sanctionne des règlements nationaux parce qu’ils seraient contraires au droit de l’UE. Au risque de passer pour une « formidable machine à déréglementer les législations nationales », alors que l’ordolibéralisme allemand semble avoir définitivement gagné la partie à Bruxelles. À l’inverse, elle peine à concrétiser une « intégration positive » sur les sujets clés, du droit du travail à l’harmonisation fiscale, où l’unanimité des États, à la table du conseil, est nécessaire pour avancer. Bref, l’Europe sanctionne beaucoup, mais elle peine à mettre en place des politiques publiques de redistribution. C’est ce déséquilibre qui, sur le moyen terme, condamne l’Europe à l’éclatement. De ce point de vue, la stratégie du chrétien démocrate Juncker, qui a cherché ces derniers jours à donner une couleur plus sociale à la « déclaration de Rome », en vantant le « pilier européen de droits sociaux », est vaine, tant qu’il ne s’attaque pas au fonctionnement même de la construction européenne.

Des textes sont sur la table. Publié en 2015, le rapport dit « des cinq présidents » (commission, conseil, parlement, BCE et Eurogroupe) propose de renforcer l’intégration économique, en dotant la zone euro de structures pérennes, et d’un budget propre. Aglietta et Leron défendent eux aussi la création, d’entrée de jeu, d’un budget de la zone euro, qui provoquerait, d’après eux, un électrochoc capable de relancer la machine européenne. Mais ce scénario n’est pas sans risque politique, comme le rappelle un autre universitaire, Jean-François Jamet, dans une note récente : « La plupart des chefs d’État et de gouvernement jugent que le contexte actuel, marqué par la force des populismes […], est défavorable à une réforme ambitieuse de l’UE et de la zone euro, considérée comme politiquement risquée. » C’est tout le problème du « saut fédéral » : son manque de légitimité, alors que la contestation anti-UE est à la hausse partout sur le continent.

Dans un livre blanc sur l’avenir de l’Europe publié début mars, Juncker – qui n’est pas pour rien dans le marasme actuel, comme Mediapart l’a souvent documenté – a apporté sa contribution au débat. Le Luxembourgeois n’a pris aucun risque, s’en tenant à la description besogneuse de cinq scénarios possibles pour l’UE demain. La première option envisage le fameux statu quo consolidé (« s’inscrire dans la continuité »), et la dernière, considérée comme la plus ambitieuse, imagine une Europe politique intégrée (« Faire beaucoup plus ensemble »). D’autres hypothèses intermédiaires sont testées, comme une Europe réduite à un marché unique (« rien d’autre que le marché unique »), ou une Europe à plusieurs vitesses (« Ceux qui veulent plus font plus », par exemple en matière de défense). Mais il n’y a, dans aucun des scénarios présentés ici, ne serait-ce que l’amorce d’un nouveau récit auquel adosser solidement le projet européen.

Le lancement de la « déclaration de Rome » ne sera pas, heureusement, le seul événement au programme de l’anniversaire romain. Un sommet social avec des représentants de la Confédération européenne des syndicats (CES) devait se tenir vendredi, tout comme des « marches festives » aux revendications plus ou moins floues. Mais il faudra surtout surveiller la réunion, samedi soir dans un théâtre de Rome, des partisans du DIEM 25, ce mouvement lancé par l’ex-ministre grec Yanis Varoufakis en février 2016, afin de démocratiser la construction européenne. Aux côtés de représentants d’acteurs de mouvements sociaux et d’élus de gauche, l’universitaire devrait annoncer la transformation de son mouvement en un nouveau parti européen. Nom de code de la soirée : « Le temps du courage ».

A Rome, les 27 tentent de conjurer la fin annoncée de l’Europe